mercredi 9 mai 2012

CONVERSION COMPLÈTE DE L’ARMENIE


   La date de la conversion complète de l’Arménie au christianisme, ou de sa proclamation comme religion dominante, est fixée communément à l’an 301, suivant les études chronologiques les plus précises. Des auteurs récents la portent même à l’an 285, mais on ne saurait la considérer comme plus probable. La date de 301 suffit pour démontrer que l’Arménie a été le premier état du monde à proclamer le christianisme comme religion officielle, par la conversion du roi, de la famille royale, des satrapes, de l’armée et du peuple. La conversion de Constantin ne devait avoir lieu que douze ans plus tard, en 313. 
   Le promoteur de cette admirable conversion fut saint Grigor Partev (Grégoire le Parthe), surnommé par les arméniens Loussavoritch, c’est à dire l’Illuminateur, pour avoir éclairé la nation par la lumière de l’évangile. Le roi Tirdat, qui fût co-apôtre et co-illuminateur, appartenait à la dynastie des Arsacides, d’origine parthe, à laquelle se rattachait également le père de saint Grigor, de sorte qu’un lien de parenté unissait le roi convertit au saint ; mais plus que la communauté de sang, la foi les unissait d’un lien puissant.
   Un mouvement politique venait alors de se produire en Perse, à la suite duquel les Sassanides remplacèrent les Arsacides. La branche arménienne des Arsacides cependant restait encore debout. Il s’agissait de l’abattre pour consolider la nouvelle dynastie ; mais les armes ne furent pas favorables aux Sassanides. Alors un Arsacide, le prince Anak, s’offrit pour assassiner Khosrov, roi d’Arménie, son proche parent. Cela fait, il fut tué à son tour par les satrapes arméniens; Grigor était le fils d’Anak, et Tirdat celui de Khosrov, et tous deux étaient encore mineurs en 240, date du double assassinat.
   Sans entrer dans des détails biographiques, nous dirons que Grigor fut élevé dans les principes du christianisme à Césarée de Cappadoce, et que Tirdat, élevé dans la religion de ses aïeux, eût à subir les vicissitudes des guerres entre les Romains et les Persans. Il remontait une dernière fois sur le trône, en 287, avec l’appui de l’empereur Dioclétien ; ce fut à l’occasion des fêtes votives, organisées à Eriza (Erzinguian) pour célébrer cet événement, que se révélèrent la foi et les origines de Grigor, qui après d’atroces tortures fut jeté dans les cachots ou le puits (Virap) d’Artaschat (Artaxata), où il restât enfermé une quinzaine d’années. Il survécut à cette longue épreuve, et l’histoire voit dans cette circonstance un témoignage éclatant de l’intervention providentielle.
   A ce moment on vit arriver à Vagharschapat, capitale de l’Arménie, une foule de vierges chrétiennes, sous la conduite de l’abesse sainte Gaïanée, fuyant la persécution qui sévissait dans les provinces de l’empire romain. La croyance générale était qu’elles venaient de Rome, à travers la Palestine et la Mésopotamie : mais rien n’empêche de croire qu’elles venaient plutôt directement des provinces limitrophes, et très probablement de Midzbin (Nisibin), si l’on s’en rapporte aux actes du martyre de sainte Phrébronie. La beauté exceptionnelle d’une de ces vierges, sainte Rhipsimée, frappa le roi qui voulut la posséder. Mais, outre la résistance qu’elle opposa à ses tentatives, diverses circonstances, comme le martyre des trente-sept vierges, les accès de lycanthropie, auxquels le roi fut en proie, l’impuissance des remèdes, l’insistance de Khosrovidoughte, sa soeur, l’invitant à implorer l’assistance du dieu des chrétiens, sa guérison obtenue par les prières de Grigor, rendu enfin à la liberté, sont des faits qui se succédèrent au cours des derniers mois de l’année 300 et les premiers de 301, et qui eurent pour conséquence la conversion de Tirdat, qui dans son zèle de néophyte, s’empressa de proclamer le christianisme religion d’Etat.
   Grigor n’étant que simple laïque, ne disposait ni de missionnaires, ni d’un clergé nombreux ; et pourtant avant la fin de l’année 301, l’aspect religieux de l’Arménie était entièrement transformé; le culte des dieux avait presque disparu, et le christianisme y était généralement professé; ce serait là un fait inexplicable, si l’on n’admettait la préexistence du christianisme dans le pays comme nous l’avons déjà fait observer.
   Les témoignages de cette admirable conversion se trouvent non seulement dans les récits de contemporains et des historiens du siècle suivant, mais aussi dans l’existence de monuments, comme les églises de Sainte-Rhipsimée, de Sainte-Gaïanée et de Sainte-Marianée ou de Schoghakath, construites au IVe siècle aux environs d’Etchmiadzine (ancienne Vagharschapat), et dans les tombeaux des vierges martyrisées, ainsi que dans les inscriptions authentiques qui s’y rapportent. Un autre témoignage non moins précieux se trouve également dans l’histoire d’Eusèbe, qui parle de la guerre de l’année 311, que l’empereur Maximin Daja déclara aux Arméniens à cause de leur récente conversion.

Monseigneur Malachia ORMANIAN (1841 - 1918)